À l'ombre du Mont-Royal: L'exclusion des femmes ayant des limitations fonctionnelles du système de transport en commun de la STM
Je suis une jeune femme habitant Montréal depuis 2002. Comme plusieurs jeunes du 819 et du 418, j'ai fui la campagne pour venir vivre en ville. Je me souviens être arrivée à Montréal la tête et le cœur débordant d'optimisme : J'allais devenir une fille de ville. Enfin! Mon optimisme fut rapidement mis à l'épreuve. Dès les premiers jours. J'ai découvert que l'accès au métro m'était refusé. J'ai aussi découvert que l'accès aux autobus m'était très aléatoirement permis. J'ai ensuite découvert que je devais me déplacer pas comme tout le monde c'est-à-dire que je devais réserver à l'avance (minimum 48 heures) mes déplacements et m'attendre à attendre...longtemps au téléphone et au pied de ma porte. Un petit autobus blanc allait venir me chercher. Si j'étais chanceuse. Pourquoi?Je me déplace en fauteuil roulant.
Août 2002. Je viens juste de déménager à Montréal. C'est ma première journée au Cégep du Vieux. Je suis tellement nerveuse! Cette journée symbolise pour moi le début de ma nouvelle vie. Mon cégep est situé au cœur de la ville. Cette ville que j'aime déjà beaucoup. Je n'ai pas choisi le cégep du Vieux pour rien. Je veux être cool et être amie avec du monde cool. J'ai 17 ans. Il faut que je prenne un autobus spécial pour aller au cégep. Mais j'veux pas. Je ne veux pas prendre ce petit autobus blanc. Je ne veux pas porter l'étiquette d'handicapée. Mais faut que j'aille au cégep. Donc je suis dans cet autobus. Blanc. Pas comme les autres. Est-ce que j'ai d'autres choix? Je ne me sens pas bien dans cet autobus. Prisonnière. Différente. Soumise. Je n'ai jamais voyagé à bord d'un autobus spécial avant aujourd'hui. Pourquoi je suis là? J'arrive au cégep. À bord de l'autobus blanc. Je vois une foule d'étudiants traverse la rue Ontario. Ils viennent du sud. Là ou est située la station Berri-UQÀM. On dirait une colonie de petites fourmis. L'autobus s'arrête à une entrée différente, située à une vingtaine de mètres de l'entrée régulière. Je ne suis pas dans la colonie de fourmis. J'aimerais tellement en faire partie. Je n'ai pas l'impression d'avoir 17 ans.
Décembre 2009. Huit ans après mon arrivée à Montréal, j'écris mon mémoire de maîtrise sur l'inaccessibilité du métro de Montréal. J'essaie de comprendre pourquoi les droits inscrits dans nos chartres ne s'appliquent pas à un pan de la population : celle dont les besoins de mobilité ne peuvent être comblés par des escaliers. Qu'est-ce que révèle l'hégémonie des escaliers dans le métro de Montréal? Dans le cadre de ma recherche, j'ai rencontré des activistes qui ont milité pour l'accessibilité du métro. L'une d'entre elles connaît le transport adapté depuis sa création en 1980. Elle m'a livré ses expériences sans retenue. Ses expériences vécues au cours des années 80 et 90 ressemblent tragiquement aux miennes. Elle m'a raconté son horreur lorsque les premiers minibus ont été mis en fonction. Elle se rappelle : ‘'Je me souviens très bien avoir ouvertement allégué que les personnes qui avaient commandé des vitres aussi fortement teintés, étalaient à la face du monde leurs énormes préjugés. De l'intérieur il était difficile de voir à l'extérieur et de l'extérieur, impossible de voir à l'intérieur. Comme ça, personne dans la population ne pouvait être n'était dérangé par la vue de "ces pauvres petits handicapés". Vous me direz que j'exagère mais sincèrement je le crois vraiment. D'autre part, peu de gens dans la population savent que des personnes handicapées se font abusées sexuellement à bord de ces véhicules''.
Ce témoignage m'a bouleversé. Moi détentrice d'un bac en science politique, moi qui militait pour mille et unes causes n'avait jamais compris une des sources majeures de mon aversion pour le transport adapté. En choisissant de teinter ses vitres de minibus et ce malgré les critiques virulente de la part de féministes utilisatrices du transport adapté, la STM traite les usagers du transport adapté comme des êtres asexuels. Les minibus de la STM sont des espaces non-sécuritaires pour les femmes ayant des limitations fonctionnelles, qui selon les statistiques, souffrent davantage de violence sexuelle que leurs comparses sans limitations.
4 juillet 2009. 8 heure du soir. Je reviens vivre à Montréal après un an d'exile à Toronto. Je quitte une ville dans laquelle j'ai pu aller pas mal partout, pas mal quand je le voulais : une ville qui a commencé à rendre son système de transport en commun accessible il y a une dizaine d'années. Comme pour m'aider un peu à revenir à Montréal, la soirée est magnifique. Des nuages vraiment fâchés que je sois revenue s'obstinent avec un soleil éclatant plutôt content de me voir là. Le soleil semble vouloir avoir le dernier mot, ça se voit. À quelques coins de rue de la gare de train, je replonge dans ma ville. Ma ville. Veut veut pas les villes étrangères ont beau nous séduire, notre ville d'origine reste toujours dans nos trippes n'est-ce pas? Le Festival de Jazz bat son plein. Y'a des gens partout. Je me faufile parmi eux. Je respire. Les rues que j'ai désertées depuis des mois me sont tout autant familières. Les mêmes trous dans les trottoirs. Saint-Laurent, Saint-Dominique, Hôtel-de-Ville, Sanguinet, Saint-Denis. Berri. Ça me fait du bien. Je suis à la maison. Je m'arrête à un arrêt d'autobus là ou Maisonneuve rencontre Saint-Denis. Mon cœur est léger. Montréal est attirante et je veux lui sauter dans les bras, lui dire qu'elle est m'a manquée, plus que je pensais. L'autobus arrive. Le chauffeur tente de déployer la rampe d'accès, mais ça ne fonctionne pas. Il essaie plusieurs fois, rien ne se passe. Le chauffeur abandonne et me dit; « Mmm ben tu peux prendre le métro ». Je n'aurais pas pu souhaiter un retour plus paradoxal à Montréal. Je me sens soudainement plonger dans un film comique. Je ris. En juillet 2009, le métro de Montréal est l'un des rares métros à être 100% inaccessible. Au jour un de mon retour à Montréal, la STM me laisse toute seule sur le trottoir. Encore une fois. Encore une fois, je suis cette Montréalaise différente, pas comme les autres. Je suis cette Montréalaise que l'on peut laisser sur le trottoir. Bienvenue à la maison hein?
20 juillet. 3 heure du matin. J'attends l'autobus avec des amis. L'autobus arrive. La chauffeure d'autobus s'adresse à une de mes amies en m'ignorant complètement et lui dit : ‘'Ah non eux autres on les embarque pas à c't'heure-là."Et elle repart. Sans gêne. Comment je me sens? Est-ce que cette ville est ma ville? Est-ce que je suis chez moi? Et je réfléchis quelques secondes. Je me donne la chance de ressentir ce que je ne veux pas ressentir. Je n'appartiens pas à Montréal. J'suis pas chez moi ici.La STM offre aux femmes qui voyagent le soir à bord des autobus le service Entre deux arrêts. Les femmes peuvent demander au chauffeur de les laisser descendre de l'autobus entre deux arrêts. Autrement dit, Montréal n'est pas une ville dans laquelle les femmes jouissent d'un environnement sécuritaire où elles peuvent se déplacer en toute quiétude. La liste des fois où l'accès à un autobus m'a été refusé est trop longue. Pendant des années, j'ai tenté de minimiser les effets de cette exclusion dans ma vie. J'ai vécu dans le déni croyant que c'était ma meilleure option pour atteindre ce vers quoi on court tous; le bonheur. Aujourd'hui je cherche les mots pour définir mon exclusion. Montréal a brisé mon cœur trop souvent. En laissant les femmes ayant des limitations fonctionnelles attendre dans le noir à cause d'attitudes discriminatoires de leurs chauffeurs et de leurs rampes d'accès qui ne fonctionnent dû à un manque d'entretien, la STM cautionne le fait que les femmes ayant des limitations fonctionnelles n'ont pas accès aux mêmes mesures de sécurité que les femmes en général. La STM suggère ainsi que les femmes ayant des limitations fonctionnelles ne sont pas vraiment des femmes. Ceci implique donc que les femmes ayant des limitations fonctionnelles ne sont pas perçues comme des femmes à risque d'agression sexuelle; elles ne sont pas perçues comme étant potentiellement désirables. Évidemment, je ne suggère pas ici que les femmes ayant des limitations fonctionnelles souhaitent être objectivées sexuellement comme le sont les femmes sans limitations. Eli Clare une activiste queer ayant des limitations fonctionnelles soulève le fait tragique que l'absence d'objectivation sexuelle est également puissante et dangereuse. Les femmes ayant des limitations fonctionnelles se trouvent donc dans une zone ombragée. Bien à l'ombre du Mont-Royal.






À l'ombre du Mont-Royal
Laurence, tu m'as encore fait pleurer. Pleurer sur la bêtise humaine, sur l'incapacité ou la mauvaise volonté de nos "élus"; la mauvaise volonté de cette entité que se veut la STM.
C'est peut-être une lutte "David contre Goliath" dans laquelle on s'engage, mais soit, je me battrai à tes côtés. La STM et son "Transport adapté mésadapté" n'ont qu'à bien se tenir:
"On arrive !
Solidaire,
Linda
Merci Laurence. En tant
Merci Laurence.
En tant que jeune femme avec "toutes" mes capacités, je ne me rends pas toujours compte à tel point il doit être difficile de vivre au quotidien en se faisant marginaliser par un système conçu par et pour la majorité sans aucune prise de conscience des besoins de toutes les diversités.
Je pense que c'est d'ailleurs toute la ville qui a besoin d'être repensée à l'échelle humaine, alors que là toute la place est donné à la voiture et à son individualité.
Je rêve d'une ville à échelle humaine, où vélos, piétons, chaises roulantes, poussettes et autres pourront se promener partout, interragir et auront la liberté de se déplacer de façon agréable et sécuritaire.
Marie-Ève - Kickaction.ca
merci beaucoup d'avoir
merci beaucoup d'avoir partager ta lutte et tes frustrations! ca m'est toujours incroyables que c'est juste maintenant, en 2010, que le métro de montréal COMMENCE à installer des ascenseurs dans quelques métros..
Merci à toutes pour vos
Merci à toutes pour vos commentaires. Espérons que Montréal se révolutionne!
Au nom de toutes !!
Oui!
Effectivement, on ne voit plus la discrimination. On se croit trop chanceux voyons donc! On peut désormais embarquer dans un autobus accessible, mais il faut cependant que le chauffeur le veule et ensuite que l'autobus marche!
Tout cela est profondément et intérieurement frustrant! C'est le RUTA qui devrait travailler pour la sensibilisation des chauffeurs.
Bravo pour ton texte, tu ne parles pas seulement en ton propre non, mais au nom de toutes les femmes handicapées!
Merci
Anna
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